Vous savez, quelque part, le poète Pessoa dit : "l'amour est une pensée". C'est un énoncé très paradoxal, en apparence, parce qu'on a toujours dit que l'amour, c'est le corps, c'est le désir, c'est l'affect, c'est tout ce qui n'est pas précisément la raison et la pensée. Et lui dit "lamour est une pensée". Je crois qu'il a raison, je pense que l'amour est une pensée et que la relation entre cette pensée et le corps est tout à fait singulière, et toujours marquée, comme le disait Antoine Vitez, d'une inéluctable violence. Nous expérimentons cette violence dans la vie. Il est très vrai que l'amour peut plier notre corps, induire des tourments immenses. L'amour, on le voir tous les jours, n'est pas un long fleuve tranquille. On ne peut oublier le nombre, après tout effrayant, des amours qui conduisent au suicide ou au meurtre. Au théâtre, l'amour, ce n'est pas seulement, ni principalement, le vaudeville du sexe, ou la galanterie innocente. C'est aussi la tragédie, le renoncement, la fureur. La relation entre le théâtre et l'amour, c'est aussi l'exploration de l'abîme qui sépare les sujets, et la description de la fragilité de ce pont que l'amour jette entre deux solitudes. Il faut toujours y revenir : qu'est ce qu'une pensée qui s'expose comme allant et venant entre deux corps sexués ? Il faut quand même bien dire que, s'il n'y avait pas l'amour, on se demande de quoi le théâtre aurait parlé.
Alain Badiou, avec Nicolas Truong
Eloge de l'amour
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