samedi 30 avril 2016

L'ironie

Voilà pourquoi il faut aller au musée, dans les expositions, même quand on n'y connaît rien.

Parce que tout à coup une fenêtre peinte apporte bien plus de lumière que n'importe quelle autre que l'on a croisée dans sa vie.
Qu'après s'être approché, après avoir relu pour vérifier que c'était bien une huile sur toile et pas de la peinture phosphorescente, après avoir cherché l'éclairage derrière tout ça, il a bien fallu reconnaître qu'il n'y avait rien d'autre.

Parce que je n'aurais jamais pensé pouvoir trouver un jour une roseraie plus émouvante qu'une roseraie qu'on touche et qu'on sente.

Parce qu'il n'y a pas forcément besoin de mots pour sentir l'horreur du nazisme.

Parce qu'il y avait des couleurs, de drôles de signes, des poissons de toutes les formes et dans tous les sens, des personnes difformes et des acrobates.

Que tout ça, bien que parfois peu ressemblant, était plus vrai que nature.

J'étais bien, en enfance...

vendredi 22 avril 2016

1964

Il est né en 1964.
Il a ce timbre éraillé, ces craquelures dans la voix qui sont autant de cicatrices.
Quand il se met à chanter, parfois, elles s'ouvrent, béantes. On a l'impression qu'il nous laisse toucher l'intérieur de lui.

Il y a eu cette magnifique reprise de Prince... https://youtu.be/IuUDRU9-HRk
Il y a eu aussi John Lennon, les Beatles, un hommage de cet ancien parisien au Paris qui continue d'aller dans des concerts...
Guitare, voix, parfois violoncelle.
Des cordes organiques.
Je m'attends à chaque instant à ce qu'Eddie fasse son entrée sur scène.
https://youtu.be/VUb450Alpps

Mais je reste là, accrochée, secouée par ce qui se passe.
Un regard qui transperce même depuis le treizième rang.
Et cette voix, cette voix... Comme un fil qui vibre directement au cœur de moi.
Plein de "bien-pensance", s'il n'y avait eu cette conclusion parfaite :
"Je vais terminer avec cette chanson, parce que la dernière fois ici, ils en avaient tellement marre qu'ils ont fini par éteindre les lumières et jeter les gens dehors. Je vous promets, la prochaine fois je jouerai dans un endroit où on pourra faire de la guitare et chanter toute la nuit si on en a envie."

jeudi 14 avril 2016

Minouchquette

Je surprends ma colocataire en pleine toilette.
Elle se lèche la patte de petits coups rapides, qu'elle se passe ensuite sur la tête, méticuleusement, n'oubliant aucune parcelle de poils.

Je repense à mon grand-père qui nous faisait observer longuement la toilette de sa Minette.
Il nous disait :
"Regarde, elle va nous faire le bulletin météo."
Fébriles et impatients, nous étudiions ce long rituel.
La méthode était infaillible.
Lorsque la patte du chat passait entre le oreilles, c'était qu'il allait pleuvoir.
Si sa toilette n'atteignait pas le dessus de la tête, nous allions rester au sec.

L'hiver, il passait ses soirées dans la vieille maison, attablé à casser avec application toutes les noix de la récolte avant de les décortiquer consciencieusement.
Il n'en tirait que quelques litres d'une huile au goût bien trop fort pour nos palais aseptisés.

Dès les premiers beaux jours et pendant toute la belle saison, il était toujours parti.
Tailler et entretenir la vigne. Travailler les cultures au champ. S'occuper des moutons à la cabane.
Même à la maison, il était toujours affairé. Panser les lapins, gaver les oies...

Lors des repas de famille et événements sociaux, il était toujours nerveux, irascible.

Je m'interrogeais sur les raisons de cette fuite permanente.
Je comprends aujourd'hui que c'était tout le contraire.
D'ailleurs, il nous emmenait volontiers avec lui. L'arrière dépourvu de sièges de sa Super 5 empestait le mouton et la paille humide. Nous y montions à 2, 3 ou 5. Il a bien dû nous arriver aussi de voyager avec un agneau.
Ces virées joyeuses avaient un goût d'interdit, de liberté.

Dans ces corvées insensées qu'il s'imposait, il était en fait enfin totalement libre, à la fois présent et ouvert au monde.

lundi 11 avril 2016

La révolution concrète

Je lui demande s'il se sent un peu chez lui, "at home", là-bas.
Il me répond que la plupart du temps, il ne se sent pas chez lui sur cette planète.
Qu'il est plutôt un citoyen de l'univers, que ça remonte très loin, au fait d'avoir été abandonné, entre autres.

Je pense au "legal alien" de Sting.
https://youtu.be/d27gTrPPAyk

Il me demande ce qu'il en est pour moi.
Je réponds que ça dépend.
Que j'ai la chance d'avoir des racines familiales très stables, y compris géographiquement, depuis des générations. Solides.
Qu'il faut cependant trouver comment croître à partir de là.
Trouver le bon tuteur, l'arbre qui n'étouffe pas tous les rejetons qui poussent à ses pieds.
Et le bon lien avec lui. Celui qui soutient, qui protège, nourrit, tout en laissant grandir librement.

Il me demande si je ressens parfois la pression du conditionnement à l'ombre de cet arbre géant qu'est le conservatisme français.
Je réponds que c'est sûrement ce que je déteste le plus dans ma culture et que c'est une lutte quotidienne.

Dans la voiture, ma fille repère des tags sur les piliers en béton d'une voie rapide.
-Regarde, maman, les beaux dessins !
-Oui, c'est vrai, il y a de belles couleurs.
-Et surtout, ils n'ont pas dépassé.
Il lui aura fallu un an pour apprendre à colorier à l'intérieur des traits.
Elle mettra peut-être toute une vie à ré-apprendre à sortir du cadre.